




L’automobile est au cœur de mon travail. Au-delà de sa fonction utilitaire, je la considère comme une forme sculpturale, un objet de design chargé d’histoire, de mouvement et d’imaginaire. Depuis plus d’un siècle, la voiture accompagne nos paysages, nos villes et nos récits personnels. Elle est devenue une icône visuelle de la modernité. Ses lignes, ses volumes et ses surfaces métalliques composent un langage esthétique immédiatement reconnaissable.
Ce qui m’intéresse n’est pas de représenter la voiture comme un objet technique ou documentaire. Je ne cherche pas à reproduire fidèlement un modèle ni à illustrer un design existant. Mon travail consiste plutôt à transformer cette forme familière, à la déplacer vers un territoire pictural où elle peut se métamorphoser.
Dans mes tableaux, l’automobile devient un motif. Une structure visuelle. Parfois une silhouette presque abstraite. Elle est un point de départ qui me permet d’explorer les relations entre ligne, surface, rythme et espace. À travers ce processus, l’objet réel s’efface progressivement pour laisser place à une forme picturale autonome.
Pour nourrir cette recherche, je travaille souvent à partir d’images. Photographies, fragments visuels, souvenirs de formes automobiles croisées dans l’espace urbain ou dans l’histoire du design. Ces images constituent une première matière. Elles ouvrent un champ de possibilités.
Parfois, j’utilise également des outils contemporains de génération d’images pour explorer rapidement certaines variations visuelles. Ces images ne sont jamais des œuvres en soi. Elles fonctionnent plutôt comme un espace d’expérimentation, un terrain de recherche où apparaissent des pistes inattendues de formes, de compositions ou de lumières.
Mais l’essentiel de mon travail commence précisément là où ces images s’arrêtent.
Je sélectionne, j’isole, je transforme. Certaines lignes sont amplifiées, d’autres disparaissent. Les proportions peuvent être modifiées, les volumes simplifiés ou fragmentés. L’image initiale est progressivement déconstruite pour être reconstruite dans la peinture.
Ce passage est fondamental. La peinture introduit une dimension que l’image ne possède pas : la matière, le geste, la densité de la couleur et le temps du regard. Le tableau devient alors un espace où la forme automobile se libère de sa fonction première pour devenir un élément de langage visuel.
Dans cette transformation, deux directions esthétiques traversent souvent mon travail.
La première est liée à une approche expressive de la forme. L’automobile y apparaît comme une énergie en mouvement. Les lignes se tendent, les surfaces vibrent, les proportions se déplacent. Le geste pictural accompagne cette dynamique. La voiture cesse d’être un objet stable : elle devient presque une force, une tension visuelle qui traverse l’espace du tableau. Dans ces œuvres, j’explore la dimension émotionnelle de la forme automobile : sa puissance, sa vitesse, son impact visuel.
La seconde direction s’oriente vers une recherche plus épurée. Ici, la voiture est réduite à l’essentiel. Quelques lignes suffisent parfois à suggérer une silhouette. Une courbe de carrosserie, un angle de pare-brise, la présence d’une roue. Les détails disparaissent pour laisser place à une forme plus simple, presque graphique. Le vide et l’espace deviennent des éléments actifs de la composition. Cette approche minimaliste cherche à révéler la pureté des lignes automobiles, leur dimension presque iconique.
Entre ces deux pôles — l’intensité expressive et la réduction minimale — mon travail circule librement. Certaines images se rapprochent du mouvement et de la tension, d’autres de la simplicité et de la retenue. Dans tous les cas, l’automobile reste une structure visuelle capable de porter ces différentes explorations.
Ce qui m’intéresse particulièrement est le moment où la forme bascule. Lorsque la voiture cesse d’être simplement reconnaissable pour devenir autre chose : un signe, un rythme, une composition.
Dans cet instant, l’objet industriel se transforme en matière picturale.
Cette transformation reflète aussi notre relation contemporaine aux images. Nous vivons dans un monde saturé de représentations, où les images circulent à grande vitesse et se multiplient sans cesse. Face à ce flux continu, la peinture introduit un temps différent. Elle ralentit l’image. Elle la transforme, la filtre, la reconstruit.
Peindre devient alors un acte de sélection et de réinterprétation. Une manière de redonner du poids, de la présence et de la matérialité à certaines formes.
L’automobile, dans ce contexte, possède une force particulière. Elle est à la fois un objet du quotidien et une icône culturelle. Elle porte en elle l’histoire du design, du mouvement et du progrès industriel. Mais dans la peinture, elle peut aussi se détacher de cette histoire pour devenir une forme ouverte, disponible pour d’autres lectures.
Dans mon travail, la voiture n’est donc jamais seulement une voiture.
Elle est une silhouette, une tension de lignes, une présence dans l’espace du tableau. Elle est un point de départ à partir duquel l’image peut se transformer, se simplifier ou s’intensifier.
Entre image, mémoire visuelle et geste pictural, mon travail cherche ainsi à explorer les multiples manières dont une forme familière peut se métamorphoser et révéler de nouvelles possibilités esthétiques